Le 3 avril, je me suis rendu à Mizoën (Isère) pour visiter la centrale hydroélectrique EDF du Nid d’aigle. Mise en service en 2024, cette installation sur la Romanche est capable de produire l’équivalent de la consommation annuelle de 6 000 personnes. Avec le directeur d’EDF Hydro Alpes et Jean-Charles Galland, nous avons fait un tour d’horizon des installations hydroélectriques de la région et évidemment abordé la proposition de loi visant à relancer les investissements dans le secteur électrique et à sortir de l’obligation d’ouverture à la concurrence des concessions.
Deuxième source d’électricité française après le nucléaire, l’hydroélectricité dispose en effet de très nombreux atouts. Outre la production d’énergie, nos barrages permettent de réguler les cours d’eau – et donc de limiter les crues et inondations – et de gérer au mieux la ressource en eau pour la répartir en fonction des nombreux usages (industrie, agriculture, eau potable, tourisme, refroidissement des centrales nucléaires…).
En plus de ces fonctions stratégiques, nos barrages sont aussi une solution d’avenir pour le stockage d’énergie, grâce aux stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), qui permettent d’utiliser des excédents d’électricité pour recharger les lacs et ensuite de les vider pour faire coïncider l’offre et la demande d’électricité. Des capacités indispensables pour équilibrer le réseau avec la montée en puissance des énergies renouvelables intermittentes.
Autant de missions d’intérêt général qu’assurent depuis des décennies les concessionnaires de barrages que sont EDF et Engie (qui détient la CNR et la SHEM). Depuis 2015, ce système est néanmoins fragilisé par deux contentieux ouverts par la Commission européenne au nom de la concurrence. Ces incertitudes juridiques ont bloqué de nombreux investissements dont nos barrages ont urgemment besoin et doivent être résolus.
Après avoir échangé avec les syndicalistes et les élus locaux, j’ai défendu en 2021 la création d’une quasi-régie, régime garantissant la propriété publique des barrages et le maintien du statut des salariés, tout en respectant le droit européen. Je regrette que cette proposition n’ait pas abouti à l’époque, mais suis demeuré déterminé à trouver une solution.
Le texte récemment proposé par les députés Bolo et Battistel instaurant un régime d’autorisation, où l’Etat reste propriétaire des barrages et les exploitants actuels pourront continuer à les utiliser pendant 70 ans, offre une porte de sortie du contentieux. Une initiative positive garantissant l’essentiel : la propriété publique des barrages, les conquêtes sociales des salariés et le dialogue avec les acteurs locaux sur les usages de l’eau.
Ce texte crée cependant des contreparties aux concurrents d’EDF qui risquent de poser problème. D’une part, les exploitants actuels pourraient décider de ne pas reprendre des petits barrages peu rentables ou, par la suite, de faire entrer au capital des acteurs extérieurs pour divers investissements, notamment dans des STEP. Un risque de privatisation partielle existe donc. D’autre part, cette loi oblige EDF à vendre aux enchères 6GW d’électricité issue des barrages à ses concurrents, soit 30% à 40% de sa production. Un mécanisme proche de l’ARENH, qui a ruiné EDF au bénéfice de spéculateurs.
Si j’ai préféré m’abstenir plutôt que de rejeter ce texte qui permet tout de même de débloquer les investissements, je regrette que le principe même de la mise en concurrence n’ait pas été discuté. Celle-ci n’a en effet aucun sens pour des infrastructures construites par l’État et dont la nature plaide pour un opérateur unique, puisque tout lâcher d’eau a des conséquences en aval.
Plutôt que de tenter de remédier aux complications induites par la concurrence, c’est la pertinence de cette dernière que nous devons interroger. Permet-elle de faire baisser les prix de l’électricité ? D’augmenter les investissements nécessaires à nos barrages ? De mieux discuter démocratiquement de tous les enjeux de gestion de l’eau, y compris avec les collectivités ? Rien ne le prouve, d’autant que le secteur privé doit rémunérer ses actionnaires.
Il en va de même pour le reste de la production d’électricité, raison pour laquelle j’avais proposé, en plus de la quasi-régie, d’instaurer un service public des énergies renouvelables, afin que l’État pilote leur déploiement dans l’intérêt général. Alors que nous célébrons les 80 ans d’EDF, cela aurait été une grande avancée pour l’indispensable transition énergétique.
