Alors que cette année 2026 s’ouvre sur fond de retour de l’impérialisme, notamment de la part des Etats-Unis, le groupe Ecologiste – Solidarité et Territoires, que j’ai l’honneur de présider, a demandé au gouvernement l’organisation d’un débat au titre de l’article 50-1 de la Constitution pour donner à tous les groupes parlementaires l’occasion d’exprimer leur vision de la situation et de la réaction que doivent avoir la France et l’Europe. Ce débat avait lieu ce lundi 19 janvier au Sénat et j’ai représenté mon groupe.

Dans mon discours, que vous trouverez ci-dessous en vidéo et sous format texte, j’ai d’abord rappelé que les agressions de Donald Trump sont encouragées par nos renoncements. Cette soumission doit cesser au plus vite et cela ne peut passer que par un sursaut d’indépendance européenne dans de nombreux domaines stratégiques. Sur le plan militaire, le pilier européen de l’OTAN doit être renforcé, et je salue les premiers pas de la « coalition des volontaires » pour l’Ukraine, qui vont dans ce sens. Mais notre indépendance doit aussi passer par le renforcement de notre diplomatie, une défense intransigeante du droit international, notre souveraineté énergétique grâce aux énergies renouvelables et à la sobriété, ou encore notre souveraineté numérique face aux GAFAM.

Monsieur le Président,

Monsieur le Premier ministre,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mes chers collègues,

A la tête de la première puissance mondiale, un apprenti dictateur, avec le surmoi d’un enfant de cinq ans, tente d’instaurer un nouvel ordre fasciste. Un ordre mondial de prédation, de racket, de brutalité.

La raison ?

La cupidité sans fin de Donald Trump et des oligarques américains.

Le moyen ?

L’extorsion des adversaires comme des alliés.

Rien ne doit entraver l’accumulation boulimique de richesse. Ni l’Histoire. Ni le droit. Ni la géopolitique. Ni l’état déplorable du climat et du vivant.

Je le disais à cette tribune l’an dernier : « Au mieux, Washington n’est plus notre alliée, au pire elle nous sera hostile. ».

Moins d’un an plus tard, Donald Trump menace un territoire européen, un territoire de l’OTAN.

Entretemps, il a humilié l’Ukraine, tenté de pactiser avec la Russie, soutenu toutes les initiatives belliqueuses d’Israël et violé la souveraineté du Venezuela. 

Il se moque de la transition démocratique au Venezuela. Il n’est là pour extorquer les ressources pétrolières à un Gouvernement fantoche. 

Extorquer, toujours. Extorquer les terres rares de l’Ukraine. Extorquer via ses droits de douanes, notamment ceux  de 15 % imposés à l’Union européenne, devant lesquels nous nous sommes lamentablement couchés. Nous en voilà récompensés par une hausse de 10% supplémentaires. Quand on cède à un caïd, il ne cesse pas son racket.

Monsieur le Premier ministre, prétendre avoir la solution au chantage de Trump serait prétentieux. Du soutien à l’Ukraine à l’interdépendance de nos économies en passant par nos difficultés à se passer des armes états-uniennes, rien n’est simple.

Nous en avons conscience. Mais nous portons une certitude : l’Europe peut et doit riposter.

L’Union européenne est la deuxième puissance économique mondiale. Surtout, elle est un modèle de coopération entre nations reposant sur le droit et les échanges commerciaux, un modèle de démocratie, certes toujours perfectible, un modèle de liberté.

La menace russe et le risque d’abandon de l’Ukraine par Washington ne doivent plus nous paralyser. Nous devons résister collectivement et avons commencé à le faire en envoyant des troupes au Groenland. C’est heureux.

Nous accueillons favorablement la proposition du président de la République et du chancelier allemand de riposter au chantage douanier avec des outils européens allant jusqu’aux instruments anti-coercitions.

Nous le voyons : la réponse ne peut-être qu’européenne. Aussi j’interroge les termes de notre débat. Le sujet n’est pas « le rôle de la France » mais celui de l’Europe. A ce titre, il est tout à fait dommageable que la présidence Macron ait engendré un tel recul de l’influence française en Europe. Nous aurions tant besoin de ce leadership actuellement.

Résister collectivement en européens est impératif. Certes, concilier les points de vue de Brest à Tallinn en passant par les agents doubles à Rome, Budapest et Bratislava n’est pas simple. Mais la menace sur le Groenland, et donc sur l’OTAN, fait bouger les lignes de nos partenaires d’Europe orientale.

A ce titre, notre solidarité vis-à-vis du Danemark doit demeurer sans faille. Avec l’accord du peuple Groenlandais nous devons renforcer notre présence militaire, élargir le périmètre du l’article 42 alinéa 7 du traité de l’Union au territoire du Groenland et tenir notre prochain Conseil européen à Nuuk, sa capitale.

Notre solidarité militaire et logistique vis-à-vis de l’Ukraine doit être encore accrue. Les frappes russes sur les infrastructures énergétiques privent actuellement des centaines de milliers d’Ukrainiens de chauffage alors que le froid atteint jusqu’à – 20 degrés. Nous leur devons assistance.

Après le cessez-le-feu, nous soutenons la proposition franco-britannique de « coalition des volontaires » pour créer une force de dissuasion européenne autonome en Ukraine.

Ce serait une étape majeure pour consolider l’indépassable horizon de la défense européenne. Pour cela, il nous faudra rassurer nos partenaires d’Europe de l’est et du nord sur le fait que les « garanties de sécurité » proposées pour l’Ukraine valent pour tous les membres de l’Union européenne.

L’ordre mondial impérial qui encercle l’Europe questionne aussi nos mécanismes d’intégration. En matière de politique étrangère, le droit de veto d’un seul Etat pose problème. Pour gagner en efficacité, la coopération européenne doit tendre davantage vers la fédération, en adoptant plus de décisions à la majorité qualifiée.

Avec son extrême lucidité, Jean Monnet prévoyait : « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ». De la crise actuelle doit naître une nouvelle étape de la construction européenne.

C’est impératif pour continuer à faire vivre nos valeurs dans un monde où la loi du plus fort cherche à régir de nouveau les relations internationales. Même si c’est difficile, même si cela peut sembler vain, l’Europe doit défendre corps et âme le droit international, qui est à la base de son existence, qui est sa raison d’être.

Cela passe par une rigueur qui ne tolère aucun double standard, aucune exception. Ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni au Liban, ni en Syrie, ni au Soudan, ni au Somaliland et pas plus au Venezuela ou en Iran.

Le droit international doit être notre boussole. En Iran, nous ne pouvons accepter un bombardement états-unien pour remplacer les mollahs par le Shah. C’est par le droit que nous devons agir : en qualifiant les crimes contre l’humanité à l’œuvre, en inscrivant les Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes, en gelant les avoirs étrangers des dignitaires du régime. Dans ce contexte terrible, j’ai une pensée pour nos otages Cécile Kohler et Jacques Paris et l’énergie déployée par notre diplomatie pour les rendre à leurs familles.

Notre diplomatie, dont il faut stopper l’affaiblissement des huits dernières années, a également un rôle essentiel à jouer pour recréer le multilatéralisme fondé sur la coopération et la primauté du droit. L’ONU étant paralysée par les empires qui occupent les 3/5 du Conseil de sécurité, nous devons bâtir un bloc de pays non alignés, résistant aux logiques impériales. Un Bandung du XXIe siècle ! 

Pour conclure, Monsieur le Premier ministre, l’Europe puissance que nous appelons de nos vœux ne pourra advenir sans souveraineté économique.

Le Covid nous l’avait jeté au visage, la crise actuelle achève de nous en montrer l’urgence. Reconstruire notre souveraineté, tant pour notre matériel militaire que pour nos médicaments, notre alimentation, nos télécommunications et notre énergie est indispensable pour rester maîtres de notre destin.

Cela passe par la diminution du libre-échange, une utilisation intelligente du protectionnisme européen pour défendre nos intérêts et un assouplissement des règles de concurrence pour préserver les filières européennes stratégiques, notamment via la commande publique. Nous devons œuvrer à bâtir une Europe qui produit ce qu’elle consomme et consomme ce qu’elle produit.

Commençons par l’énergie. Comme je le répète depuis le 1er jour de la guerre en Ukraine, nous ne devons dépendre ni des hydrocarbures russes, ni du gaz de schiste américain, ni de l’uranium enrichi d’ailleurs. Les énergies renouvelables et la sobriété sont le moyen d’y parvenir. Une programmation énergétique est aussi essentielle que la programmation militaire !

Enfin, reprenons le contrôle sur notre espace numérique pour protéger tant notre démocratie que nos enfants. Régulons drastiquement voire bannissons les plateformes des nouveaux techno-fascistes. Face à elles, bâtissons en urgence des plateformes numériques européennes décentralisées, open source et idéalement non lucratives. Vu la place du numérique dans nos vies, il est primordial qu’il devienne européen. Imaginez-vous n’avoir dans nos kiosques que la presse états-unienne et russe ?

Voilà, Monsieur le Premier ministre, les défis existentiels qui nous attendent. L’Europe a parfaitement les moyens de s’asseoir à la table des puissances pour refuser la logique des empires. Encore faut-il qu’elle le veuille.

Je vous remercie.