A la suite des manifestations, des pillages et de la répression observée ce samedi 17 octobre dans toute la France, j’ai été de nombreuses fois interrogé sur mon analyse de la situation. La voici dans ce texte :
Je prends la plume ce soir pour revenir sur les évènements du week-end après avoir laissé retomber quelque peu la cendre. Je ne peux pas aller jusqu’à dire que ma tête est reposée tant se mêle encore la colère, la tristesse, le désarroi mais aussi un peu d’espoir devant une génération qui se lève pour ses droits.
J’ai vécu samedi la manifestation de l’intérieur, j’ai constaté l’énergie, la détermination, le pacifisme d’une foule dont de nombreux éléments battaient le pavé pour la première fois. Je me suis interrogé et emporté en observant et subissant les manœuvres de la force publique brutalisant le cortège sans raison apparente. J’ai vu des jeunes gens en sang, les jambes lacérées par l’explosion des grenades. J’ai été témoin une nouvelle fois de la violence illégitime de l’Etat à l’encontre de ses – de nos – enfants. Le bilan est accablant : deux éborgnés, une main arrachée, une personne gravement blessée au crâne, et de nombreuses personnes meurtries dans leurs chairs et dans leurs esprits pour avoir exercé leur droit, constitutionnel, de manifester.
A toutes les victimes de ces violences d’État, je veux exprimer mon soutien plein et entier. Je continuerai de signaler à la justice l’ensemble des faits portés à ma connaissance et me battrai pour une reconnaissance et une condamnation ferme de ces violences, qui nous font honte et n’ont pas leur place dans un État de droit.
En revenant de la manifestation, j’ai vu avec horreur la désolation du centre-ville de Grenoble ravagé, saccagé, pillé. Des scènes d’émeutes, de guérilla urbaine. Comme tout un chacun, j’ai été sidéré, révulsé. Dans ce climat post apocalyptique, j’ai traversé des rues désertées où ne demeuraient que quelques pillards, souvent très jeunes, achevant la besogne commencée par d’autres. Je n’ai pas vu la police nationale. A Grenoble comme ailleurs, les commerçant.es ont attendu des heures durant la protection dont ils avaient besoin, la protection à laquelle ils avaient droit. Seul.es, démuni.es, ils et elles ont parfois tout perdu.
A toutes les commerçantes, à tous les commerçants vandalisé.es, pillé.es, parfois même brutalisé.es et violenté.es, je tiens à témoigner ma profonde émotion et à apporter mon plus complet soutien. Je me battrai lors de l’examen du budget pour que l’État leur vienne en aide à la hauteur des préjudices subis. Je salue la réaction rapide des municipalités, des collectivités locales, à commencer par celle de Grenoble et sa Métropole, qui se mobilisent pour venir en aide aux commerçants et reconstruire ce qui a été détruit.
La violence aveugle qui s’est déchainée dans nos centre-ville et sur des édifices républicains, comme à Limoges, Lyon et de Marseille, contraste avec l’ambiance bon enfant et les revendications claires et légitimes des cortèges immenses. Ces actions incompréhensibles dont on peine à trouver un sens politique, appellent une réponse pourtant profondément politique. Nous ne pourrons faire l’économie d’une vraie analyse de ce fait social, symptomatique d’une société de plus en plus délitée.
Mais le moment exige un retour au dialogue, au calme et à l’apaisement. Dans l’immédiat, un seul acteur de cette tragédie est capable de rétablir la situation : le Gouvernement. Les évènements du week-end sont une faillite considérable de la puissance publique. La stratégie de maintien de l’ordre est manifestement un désastre et la commission d’enquête lancée par l’Assemblée nationale (et la mission d’information sénatoriale) devra faire la lumière sur ce fiasco.
Mais aujourd’hui, le maintien de l’ordre n’est plus le sujet. La police la plus puissante, la plus armée et la plus brutale d’Europe n’est manifestement pas capable de contenir la terrible colère qui monte dans le pays. Colère des lycéens face à leur condition d’enseignement indignes, colère de jeunesses sans perspectives, colères des classes populaires et moyennes étouffées par l’inflation et l’explosion des prix des produits pétroliers, colère face à l’inaction climatique, colère face au racisme et aux discriminations, colère de tous les démocrates, de tous les défenseurs de la liberté face à un pouvoir vertical, sourd et de plus en plus autoritaire.
Face à la colère, face à ce qui ressemble de plus en plus à une révolte qui gronde, la seule issue au conflit est le retour du politique ! La répression nourrit la colère aussi sûrement que le rondin de bois nourrit le feu. Cette stratégie de l’embrasement met aussi en danger nos forces de l’ordre, devenues le seul rempart d’un pouvoir très largement rejeté.
Depuis le début du mouvement lycéen, le Gouvernement a fait le choix délétère de la répression, policière et judiciaire, et du pourrissement. Il porte l’essentiel de la responsabilité de la dégradation de la situation. Il est tributaire de son bilan des dix dernières années, objectivement désastreux. La tentative à l’œuvre de faire porter ses échecs à ses adversaires politiques de gauche serait risible si elle n’était pas absolument pathétique et indécente.
Ce que le Gouvernement a fait, seul le Gouvernement peut le défaire. Pour éviter que la décennie de pouvoir macroniste irresponsable, brutal et vertical ne se termine en pugilat, le Premier ministre doit faire exactement l’inverse : prendre ses responsabilités, apaiser et concerter. D’autres ont su le faire par le passé : Georges Pompidou en mai 1968, Jacques Chirac en 1995 ou encore Dominique de Villepin en 2006. Il n’y a pas de mal à reconnaître ses erreurs, mais bien à les reproduire.
Le Gouvernement doit donc faire amende honorable, annoncer des mesures fortes dans le budget pour notre jeunesse et pour le pouvoir d’achat pour calmer les esprits et offrir une issue acceptable au mouvement social. Il doit ensuite rouvrir le dialogue social avec les organisations lycéennes et étudiantes et avec l’ensemble des partenaires sociaux. Il doit lancer un cycle de négociation sociale sur le pouvoir d’achat, massif et incontestable qui travaillera jusqu’à la présidentielle, et engagera ses successeurs que nous désignerons au printemps.
Car la campagne présidentielle en cours, nouvelle course de petits chevaux déplorables ne suffira pas à octroyer la respiration démocratique dont notre pays a besoin après 10 ans de pouvoir jupitérien.
Et considérant qu’il est de toute façon peu probable que le/la prochain.e président.e de la République dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale dans notre pays fracturé, on peut même être plus ambitieux en lançant une immense consultation citoyenne dans tout le pays, des Etats généraux : repartir des doléances des gilets jaunes, des contributions des lycéens et des lycéennes et bâtir un programme citoyen concerté pour répondre aux défis que doit relever notre pays : reconstruction du pacte républicain et démocratique, réduction des inégalités, lutte contre la pauvreté, abolition des privilèges de quelques-uns, retissage du lien social, adaptation et atténuation du dérèglement climatique, accès à un logement abordable et sobre, renforcement de la sécurité nationale et européenne, etc. Un programme qui servira de feuille de route incontestable à une Assemblée nationale vraisemblablement partagée.
Il est trop tard pour Emmanuel Macron qui rejoindra les oubliettes de l’histoire. On pourrait penser que Sébastien Lecornu saurait prendre de la hauteur et changer de politique, mais le veut-il seulement ? Sa responsabilité devant l’Histoire est immense, le pays n’a plus que deux options : sombrer dans le fascisme ou changer radicalement de politique en définissant un nouveau pacte social et démocratique.
Crédit image en une : Norbu Gyachung
