Alors que la ressource en eau vient à manquer en Isère et que plusieurs communes sont désormais approvisionnées par camions-citernes, l’usine de semi-conducteurs de STMicroelectronics à Crolles bénéficie d’un régime particulier au regard des mesures de restriction. Or, cette entreprise est une très grande consommatrice d’eau, avec une consommation moyenne de 160 litres d’eau potable par seconde en 2023. Des volumes qui posent d’évidentes questions de partage d’une ressource vitale qui se raréfie.
Prévue par la loi, la dérogation dont bénéficie le site de ST à Crolles pour être exempté des efforts demandés durant l’activation des plans sécheresse implique l’existence d’un Plan de Sobriété Hydrique (PSH). Ce document attestant des efforts d’une entreprise ou d’un site industriel pour réduire sa consommation d’eau en fonctionnement normal et en période de sécheresse, doit normalement être mis à disposition de l’administration. Pourtant, Aujourd’hui son contenu n’est ni public, ni consultable par les associations. Plus inquiétant encore, les services de l’État ne semblent pas avoir connaissance du contenu de ce plan de sobriété.
Avec mes collègues députés de l’Isère Cyrielle Chatelain et Jérémie Iordanoff, j’ai donc écrit à la préfecture de l’Isère et à la DREAL de la région Auvergne-Rhône-Alpes pour obtenir ce document. Vous trouverez ci-dessous le courrier que nous avons envoyé à la DREAL :
Monsieur le Directeur,
La France sort tout juste d’un été caniculaire et sec qui a fortement mis à mal nos ressources en eau. Comme beaucoup d’autres, le département de l’Isère a été fortement impacté, avec des restrictions d’usages allant jusqu’au niveau 4/4, c’est-à-dire une “situation de crise” durant le mois d’août. Une situation très grave malheureusement amenée à se répéter de plus en plus souvent avec l’accélération du réchauffement climatique et la fonte des glaciers, qui touche particulièrement les Alpes.
Dans ce contexte, les tensions autour de l’usage de l’eau se font de plus en plus importantes. Les services déconcentrés de l’Etat, dont la DREAL, prennent donc des décisions de restriction d’usage proportionnées aux niveaux de disponibilité en eau et priorisant les usages les plus indispensables (eau potable, sécurité civile, salubrité et santé) sur les usages secondaires (activités économiques dont l’agriculture et l’industrie) et les usages non-essentiels (remplissage des piscines, nettoyage des voitures, arrosage des pelouses…). Si cette hiérarchisation fait sens, le niveau de tension croissant autour de cette ressource vitale oblige tous les acteurs à faire des efforts dans leur consommation.
Dans ce contexte, l’usage très important d’eau par l’entreprise ST Microelectronics à Crolles (Isère) fait l’objet de controverses depuis quelques années. Cette usine de micro-processeurs a d’ailleurs fait le choix de s’implanter dans le Grésivaudan pour bénéficier d’une eau de grande qualité, indispensable au lavage des plaques de silicium (wafers). Au fil des années, la consommation d’eau est en hausse régulière. D’après les dernières données fournies par l’entreprise, en 2023, l’usine de Crolles a consommé plus de 5 millions de mètres cubes d’eau potable, soit une moyenne de 160 litres par seconde.
ST Microelectronics mène des efforts pour optimiser cette consommation. Toujours d’après sa déclaration environnementale, la consommation d’eau par plaquette aurait baissé de 45% entre 2016 et 2023 et le taux de recyclage de cette eau atteignait alors 41%. Ces efforts sont à saluer. Néanmoins, la hausse de la production est telle que la consommation globale n’a cessé d’augmenter. Un vaste projet d’extension du site de Crolles, annoncé en 2022 et représentant un investissement de 7,5 milliards d’euros (dont 2,9 milliards d’aides publiques), devait doubler la production de micro-processeurs en France d’ici 2028, entraînant une forte augmentation de la consommation hydrique. En raison du désengagement du partenaire américain Globalfoundries, le projet n’est pas allé jusqu’à son terme : seules trois tranches ont été construites par ST Microelectronics sur les neuf prévues.
Ce projet a évidemment un caractère stratégique pour la souveraineté française et européenne dans ce domaine de pointe, et pour le territoire du Grésivaudan. Il fait toutefois l’objet de critiques quant à l’usage des puces produites sur place, sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. Même réalisée seulement partiellement, cette extension renforce la pression sur la ressource en eau alors que celle-ci devient moins abondante. La maîtrise de la consommation et des efforts de recyclage sont donc indispensables, ainsi que des efforts plus ponctuels lors de stress hydrique intense comme durant cet été.
En vertu de l’arrêté du 30 juin 2023 relatif aux mesures de restriction, en période de sécheresse, portant sur le prélèvement d’eau et la consommation d’eau des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), des baisses de consommation sont prévues pour ces installations – dont fait partie l’usine de ST à Crolles -, allant d’une simple vigilance à une baisse de 25% en état de crise (sécheresse 4/4).
Des exemptions sont toutefois prévues. L’arrêté-cadre sécheresse pris par la préfecture de l’Isère en 2023 prévoit ainsi que « les établissements ICPE souhaitant bénéficier d’exemption déclarent à l’inspection qu’ils relèvent de ce cadre particulier d’application et tiennent à la disposition de l’inspection des installations classées un Plan de Sobriété Hydrique (PSH) argumenté permettant de le justifier. » Ce document, mis à jour tous les cinq ans, précise à la fois les actions mises en œuvre pour réduire la consommation d’eau dans le fonctionnement courant de l’établissement et celles réalisées en cas de sécheresse.
Par un arrêté préfectoral de 2025, la DREAL Auvergne-Rhône-Alpes a demandé à ST Microelectronics de mettre en place un plan de sobriété hydrique (PSH) pour son usine de Crolles. Ainsi, ce site très gourmand en eau n’est pas soumis aux restrictions durant les sécheresses. Pourtant, le Plan de Sobriété Hydrique de ST Microelectronics Crolles n’a jamais été rendu public, et, d’après nos informations, vos services n’ont jamais demandé à ST de communiquer ce document. Comme vous le savez, cela engendre des contestations locales, plusieurs manifestations ayant eu lieu dans la région grenobloise et le Grésivaudan ces dernières années sur ce sujet.
Aussi, par souci de transparence et au vu des volumes considérables consommés par cette usine, il me semble important que ce Plan de Sobriété Hydrique puisse être rendu public. Cela permettrait de disposer d’informations à jour sur la consommation hydrique du site, comme ST Microelectronics s’y était engagé, ainsi que de connaître les efforts de l’entreprise pour réduire sa consommation, en particulier lors des sécheresses. Cet effort viendrait utilement éclairer le débat public local et permettrait de réduire les tensions.
Je souhaiterai donc que vos services demandent à STMicroelectronics de communiquer son PSH et que celui-ci soit ensuite rendu public.
Vous remerciant par avance de votre réponse, je vous prie de recevoir, Monsieur le directeur, l’expression de mes sentiments distingués.
Crédit photo en une : Magnus Engø
